JUBILATIONS – Tombeau pour Henry Bauchau – Hélène Mugot

Il lui aura fallu 

quitter sa terre natale, connaître l’arrachement de l’exil et renoncer à la caresse d’un soleil brûlant pour s’enraciner ailleurs, là où des ciels plus gris rencontrent des terres plus noires, en de nouvelles fondations

parcourir les anciens paysages qui façonnèrent le monde méditerranéen : pays de pierres sèches et de ruines, de chapelles et de stèles, de sel, de miel, de ciels et de cyprès, arpenter ces contrées – Italie, Grèce, Île de Beauté… – comme autant de théâtres de la splendeur et de la cruauté où l’ombre et la lumière rivalisent sans fin et la mer au soleil de toute éternité se mêle 

interroger les maîtres, ceux des ors byzantins comme ceux du clair-obscur mais ceux aussi, infiniment plus lointains qui, dans les chambres noires des nuits préhistoriques, gravaient au flanc des grottes leur étonnement de vivre ce mystérieux réel. S’enfoncer avec eux dans le ventre du monde pour arracher aux ténèbres la flamme à raviver

se souvenir des récits fondateurs qui, de tragédies en mythes voyageurs, de dieux antiques en Ancien et Nouveau Testaments, ont imprimé en elle cette poésie de soleil et de nuit qui tisse un pont tremblant, fragile arche d’alliance suspendue sur l’abîme entre morts et vivants 

ordonner le chaos, inciser dans le noir et faire surgir une œuvre de l’ombre qui la garde. Trouver en Wallonie, dans un très vieux grenier, l’espace où donner forme à celle qui la hante et y engranger la nuit. Y semer quelques pierres lustrées d’une caresse de cire et d’une étoile d’or fin, afin de métamorphoser ce linceul de cailloux en tombeau constellé 

animer le ballet des pierres étoilées en réveillant soudain, dans l’éclair d’un fiat lux, les roches endormies d’un baiser de lumière et attiser le feu de mille buissons ardents, pour célébrer sans fin les noces élémentaires de la terre et du ciel

accorder sa voix nue à la musique des sphères et jeter sa parole à la nuit encerclée comme on lance une pierre dans une flaque d’ombre. Faire crépiter les mots du poète disparu de sorte qu’en ce désert, ensemencé par l’or marié à la lumière, fleurisse la poésie 

afin de convertir, “en lumière acharnée”, cette liturgie de cendres en rite éblouissant qui façonne à l’ami un nouveau corps de gloire pour qu’aux lamentations succèdent les louanges et les jubilations qui chantent à jamais le mystère du visible.

“Veilleur, où en est la nuit ?” (Isaïe 21, 11) 

Odile de Loisy

Mars 2024